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Jugan : la femme qui a placé les oubliés au cœur de son engagement

há 4 dias
4 min de leitura

Un lit offert par une nuit d’hiver ouvre une réflexion sur la vieillesse, la dignité et la responsabilité collective.

Jeanne Jugan est née à Cancale, en Bretagne, le 25 octobre 1792, en pleine Révolution française. Issue d’une famille de pêcheurs, elle grandit dans un monde marqué par la pauvreté et l’absence. Lorsqu’elle a environ quatre ans, son père part en mer et ne revient pas. Sa mère doit alors élever seule les enfants qui ont survécu à la petite enfance.

Jeanne ne va pas régulièrement à l’école. Des femmes laïques liées au Tiers-Ordre de Saint-Jean-Eudes lui apprennent à lire, à écrire et à enseigner le catéchisme. Adolescente, elle travaille comme aide-cuisinière chez une vicomtesse qui visite les pauvres et les malades. Plus tard, elle devient aide-soignante à Saint-Servan et prend soin pendant douze ans d’une amie malade. Son attention aux personnes seules et démunies ne naît pas d’une idée abstraite : elle se forme au contact quotidien de la pauvreté, de la maladie et du besoin de soins.

À dix-huit ans, puis quelques années plus tard, Jeanne refuse deux fois la même demande en mariage. Elle explique à sa mère qu’elle est appelée à une autre œuvre, qui n’existe pas encore. Elle ne sait pas encore laquelle. Elle choisit une vie de service, incertaine et fragile pour une femme pauvre de son époque.

Un lit offert

Le geste qui va infléchir le cours de sa vie se produit durant l’hiver 1839. Jeanne rencontre Anne Chauvin, une femme âgée, aveugle, partiellement paralysée et sans abri face au froid. Elle la ramène chez elle, lui cède son propre lit et va dormir au grenier, sur un matelas de paille.

Jeanne vit alors avec deux compagnes : Françoise Aubert, dite Fanchon, une femme de plus de soixante-dix ans, et Virginie Trédaniel, une jeune orpheline de dix-sept ans. Trois femmes pauvres, trois générations, partagent un logement modeste. L’accueil d’Anne ne commence pas par un projet institutionnel. Il commence par une porte ouverte et par ce que Jeanne a à offrir.

D’autres femmes âgées et sans ressources arrivent bientôt. En 1841, Jeanne loue une grande salle pour en accueillir douze ; l’année suivante, elle achète un ancien couvent en ruine, qui en abrite bientôt quarante. Pour faire vivre la maison, elle parcourt les rues avec un panier et demande de la nourriture, des vêtements, du bois et de l’argent. En mobilisant habitants et commerçants, elle transforme l’aide en responsabilité collective.

Cette histoire rappelle aussi que Jeanne ne fonde pas son œuvre jeune, protégée et dotée de moyens. Elle est elle-même pauvre, fatiguée, en mauvaise santé et déjà vieillissante. Son parcours déplace la question : il ne s’agit pas seulement de savoir qui prend soin des personnes âgées, mais aussi de décider quelle place nous leur accordons lorsqu’elles vieillissent et ont besoin de soutien.

La fondatrice effacée de sa propre œuvre

L’histoire de Jeanne comporte une contradiction douloureuse. En 1843, après avoir été réélue supérieure par ses compagnes, elle est écartée de cette fonction. Le père Le Pailleur annule l’élection de sa propre autorité et nomme Marie Jamet, alors âgée de vingt et un ans. Plus tard, il se présente comme le fondateur. Pendant vingt-sept ans, Jeanne vit sans fonction officielle dans l’œuvre qu’elle a commencée ; de jeunes religieuses ignorent même qu’elle en est la fondatrice.

Cette période peut être comprise à la lumière de la foi et de l’humilité, des valeurs auxquelles Jeanne reste attachée. Elle invite aussi à interroger les rapports de pouvoir : une femme pauvre et sans instruction est écartée de la direction, tandis qu’un homme instruit reçoit la reconnaissance publique. Ces deux lectures peuvent coexister. Ce qui demeure, c’est que Jeanne continue d’être présente auprès des personnes âgées et des jeunes religieuses, qu’elle conseille malgré l’absence de titre.

Jeanne meurt en 1879, à l’âge de quatre-vingt-six ans. À cette date, la congrégation née de l’accueil d’Anne Chauvin compte environ 2 400 Petites Sœurs et 177 maisons sur trois continents. Jeanne est reconnue comme fondatrice après sa mort et canonisée en 2009.

La charité a aussi un âge

Au Louvre, La Charité d’Andrea del Sarto représente cette vertu sous les traits d’une jeune mère entourée d’enfants. Jeanne offre une autre image : à quarante-sept ans, elle porte une femme âgée et aveugle dans un escalier pour lui donner un abri. Cette comparaison déplace le regard et pose une question : qui occupe le centre des représentations du soin, et qui reste à la marge ?

Ce rapprochement invite à reconnaître les personnes âgées comme des individus, avec leurs histoires, leurs liens et leurs savoirs, et non comme une catégorie sociale ou un simple besoin de prise en charge. Dans cette perspective, le soin est aussi une relation, une présence et une possibilité de participation.

Ce que nous demande la longévité durable

À partir de Jeanne Jugan, la rencontre de l’Association Longévité Durable propose de discuter de la dignité dans la vieillesse, de la solidarité entre les générations et des conditions nécessaires pour que vieillir signifie continuer à appartenir à la communauté. Les interventions de Dre Kelli Menin, avocate, fondatrice de l’association et spécialiste du droit de la retraite et de la protection sociale, et de Dre Mara Rute Hercelin, aussi fondatrice de l’association et directrice du CEAEDD.

La discussion porte sur des questions concrètes : comment lutter contre la solitude et l’invisibilité des personnes âgées ? Comment garantir que les soins préservent leur dignité, leurs liens et leur autonomie ? Quel rôle peuvent jouer les familles, les associations et les communautés ? Et comment reconnaître que les personnes âgées ont encore quelque chose à offrir et à transmettre ?

Ces questions font écho aux Objectifs de développement durable 3, consacré à la santé et au bien-être, et 10, consacré à la réduction des inégalités, ainsi qu’à la Décennie des Nations Unies pour le vieillissement en bonne santé (2021-2030). Vivre plus longtemps est une conquête ; faire en sorte que ces années soient vécues dans la dignité, l’inclusion et le lien social est une responsabilité collective.

Jeanne Jugan a commencé par offrir un lit. Son geste reste actuel parce qu’il nous invite à regarder la personne qui se retrouve seule et à nous demander ce que nous pouvons offrir — comme individus, comme communauté et comme société.

 
 
 

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